• Malawi

    « Quoi ?! 75 dollars ?! ». L’officier nous invite à le suivre dans un bureau où le tarif est bien affiché : 75 dollars le visa pour 30 jours.

    Difficile à avaler quand on sait que c’était gratuit il y a encore quelques mois et que le Malawi est un des pays les plus pauvres de la planète. La plupart des habitants vivent avec moins d’un dollar par jour.

    Une fois passés la barrière, on comprend vite que l’on a basculé dans un autre monde. Un motel, un restaurant, une supérette, et une vingtaine de maisons, voilà à quoi ressemble la ville frontière avec la Tanzanie. Ensuite c’est une maison tous les 30 mètres jusqu’à Karonga, à 45km de là.

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    C’est calme. On ne réalise pas tout de suite d’où nous vient cette sensation. Il y a pourtant du monde partout autour de nous. A pied, en vélo, assis devant les maisons. Mais ça s’arrête là. Il n’y plus de voitures de ni de camions, ou si peu, et il s’agit souvent de 4×4 flambants neufs d’organisations internationales.

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    Le calme est cependant rompu par les incessants « mzungu » (blanc) et « give me my money » des enfants. Et ils sont nombreux. Les 16 millions de Malawiens vivent principalement dans les campagnes (bord des routes) et la moitié des habitants a moins de 15 ans. Un enfant sur huit n’atteindra jamais l’âge de 5 ans.

    Après une nuit en camping à Karonga, la principale ville du nord du pays, on s’attèle à notre ravitaillement pour les prochains jours : nourriture, essence, cash.

    Il vaut mieux aimer les tomates ici. C’est globalement le seul légume vendu sur la route et au marché où une trentaine de femmes sont alignées et proposent les mêmes tomates, au même prix. Leurs journées doivent être longues.

    Pour l’essence de notre réchaud on fait les 3 stations-services de la ville avant de trouver la seule qui ne soit pas en rupture de stock. Il y a quelques années seulement, une pénurie de carburant a duré un an.

    Après ça on s’approche des distributeurs de billets en se demandant ce qu’on va trouver. Retrait maximal, 40 000 kwachas soit environ 50 euros. On ne parvient qu’à faire une seule opération et le distributeur est à sec. Les banques aux alentours ont aussi été vidées. Les prochains ATMs sont à Mzuzu, à 230km.

    Par chance il nous restait quelques shillings tanzaniens changés à la frontière. La guichetière, pas très futée, avait inversé les taux entre vente et achat. On avait gagné 5% dans l’opération.

    Le ravitaillement nous prend environ 2 heures avant de pouvoir commencer à pédaler. La route se rapproche du lac après une vingtaine de kilomètres. A gauche et à droite des plantations, des champs en jachère et du bush. On traverse pas mal de rivières. Difficile de comprendre comment ce pays tout en longueur, avec 600km de côtes, puisse souffrir de famines pour cause de sécheresse.

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    Les femmes semblent très occupées : elles tiennent les étals au marché ou en bord de route, portent du bois (qui parait très lourd) sur leur tête, ou vont chercher de l’eau au puit, un bébé toujours accroché dans leur dos.

    Quelques hommes réparent des vélos, fabriquent des briques ou travaillent au champ, mais un bon nombre d’entre eux est oisif.

    Sur la route on voit très peu de commerces, pas d’artisanat, pas vraiment d’atelier. Il n’y a presque aucune activité économique.

    En fin de journée, on bifurque vers Chilumba, et on installe notre tente dans un camping au bord du lac. Un couple de campeur était là il y a dix jours. Les précédents clients étaient passés il y a plusieurs mois déjà.

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    Albert, le patron, est agent de sécurité à l’hôpital le plus proche. Il investit dès qu’il le peu dans des aménagements. C’est simple ici mais très mignon et bien arrangé avec des objets de récup. Son fils tient le bar et sa femme la cuisine.

    Ils se donnent du mal, ont envie mais ne peuvent pas fabriquer des touristes. Et ici, à part nous, il n’y a personne. Ce doit être décourageant.

    Le barman nous explique qu’il n’y a pas vraiment de boulot ici. Un homme peut se mettre dans la rivière et faire des briques, ou se construire son bateau et aller pêcher. Comme les autres. Mais quelles perspectives si ce n’est survivre. A force de sécheresses (et peut-être d’une mauvaise gestion préalable), les sols se sont appauvris et nécessitent désormais l’utilisation d’engrais pour espérer faire pousser quelque chose. Deux sacs nécessaires pour une parcelle lui couterait deux mois de salaire au bar.

    Pour varier un peu les plaisirs on prévoit de poursuivre le voyage en bateau pour quelques kilomètres (et éviter ainsi une terrible côte). Il n’y a qu’un bateau par semaine qui part dans 4 jours. On peut acheter les tickets à l’embarcadère mais nos 3 tentatives se solderont toutes par un échec. Fermé, revenez plus tard, pour des raisons différentes à chaque fois.

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    On fait quasiment tout le chemin par la plage. Des garçons jouent au foot avec des ballons fabriqués avec des sacs en plastique et de la ficelle (le résultat est bluffant), d’autres pèchent dans les rochers.

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    Les femmes, jeunes filles et bébés sont à la vaisselle ou à la lessive. D’autres encore se lavent. La nudité n’est pas un tabou ici.

    La plage est aussi un lieu de commerce. Les hommes de retour de la pêche sont très vite entourés de femmes à la recherche des meilleurs poissons. Les plus petits, abondamment péchés au filet, sècheront sur des panisses avant d’être expédiés.

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    En attendant la nuit du dimanche soir pour le bateau, on décide de partir visiter Livingstonia, un peu plus au sud. Un homme nous arrête sur le bord de la route. C’est le guichetier du port qui a entendu que des blancs cherchaient à acheter des billets. Pas possible ce matin non plus puisqu’il doit se rendre à Karonga pour payer une facture d’électricité. Le guichet sera donc fermé toute la journée.

    Dès que l’on s’éloigne des axes principaux il n’y a plus aucun risque de croiser un véhicule à moteur.

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    Il y a de nombreux piétons et cyclistes, en majorité des hommes. L’utilisation strictement personnelle du vélo est rare et les hommes font taxis où transportent différentes choses.

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    On pose les vélos à Hakuna Matata. Un petit camping paisible le long du lac, tenu par Willy, un sud-africain installé ici depuis 8 ans.

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    Le tarif est plus cher que chez le voisin et Willy nous explique qu’en tant que « mzungu » il doit s’acquitter de tout un tas de taxes dont son concurrent, malawien et non-officiel, est pour partie dispensée. On a un accès direct à la plage.

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    A 8h on part pour Linvingstonia, petite ville établie par des missionnaires sur les hauteurs du lac pour échapper à la malaria. 17km de marche aller, 800m de dénivelé. Ce n’est pas seulement pour ces raisons que l’on a décidé de le faire à pied mais surtout car la route est dans un état effroyable. Sable et rocher. On fait une halte par les cascades. Le spectacle vaut largement le détour.

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    On ne peut en dire autant pour Livingstonia, 1h30 de marche plus loin. Quelques maisons en briques éparpillées dans une pinède et une vue qui n’offre rien de plus que 2 ou 3 heures plus bas.

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    D’après le guide il ne fallait pas manquer l’hôpital (un baraquement de briques), le musée stone-house (une banale maison en pierre) et le cairn (un tas de pierre comme son nom l’indique). On espérait de toute façon pas grand-chose.

    En redescendant on repasse devant un bar, plus animé que les autres. Que des hommes. La seule question qui peut se poser est : ceux qui dansent sont-ils plus bourrés que ceux qui sont assis ? Il n’est pas 15h. L’alcool est un vrai problème ici, et c’est encore plus visible qu’au Kenya ou qu’en Tanzanie. On voit souvent deux ou trois bancs en bois devant des baraques minables ou des hommes picolent à n’importe quelle heure de la journée. On n’a jamais autant croisé de pauvres types au kilomètre que dans ce pays.

    De retour au camp, Willy nous apprend qu’après l’assassinat du ministre des finances, une enquête a mis au jour la gigantesque opération de détournement de l’aide internationale par les dirigeants du pays. Des dizaines de milliards de dollars pendant des années. Le Royaume-Uni, traditionnellement le plus gros donateur en raison de ses liens historiques avec le Malawi, a convaincu les autres pays de stopper immédiatement les financements directs. L’aide internationale est désormais réduite à des financements d’églises pour des actions sociales ou d’ONG, avec les risques de dérive que cela comporte.

    L’économie de ce pays sous perfusion s’est effondrée rapidement. Inflation, hausse des taxes, et plus récemment mise en place d’un visa touristique au prix exorbitant.

    La corruption est généralisée. Willy a dû attendre 19 mois son raccordement à l’électricité puisqu’il refusait de payer des pots de vin.

    Finalement on abandonne l’idée du bateau pour Nkhata Bay, bien trop cher, pour un trajet par la route jusqu’à Mzuzu. L’occasion, on l’espère, de retirer des devises, d’acheter de l’essence, et qui sait, de trouver du chocolat.

    Petit déjeuner entouré ce matin encore par les singes avant de quitter le camp.

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    On attend une jeep, un camion, un minibus ou un bus au check-point routier. On négocie finalement le tarif avec un minibus. Le vélo de Nico ira dans le coffre, celui d’Anaïs sera suspendu à l’arrière. Les autres passagers attendent patiemment que l’on termine les arrimages.

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    Les arrêts sont fréquents. Les gens montent, descendent. On revoit le positionnement sur les banquettes pour monter à 22 passagers, et une poule. Après 30km, on est stoppé par 2 policiers. L’assistant du chauffeur prépare un billet de 1000 kwachas (soit 1,20€ environ, et accessoirement le plus gros billet en circulation au Malawi). Les discussions trainent un peu, si bien que le chauffeur va discuter lui aussi.

    En sortant du bus, on sourit devant l’affiche présentant la figure du président du pays et des nouvelles valeurs : « patriotisme, intégrité, ténacité ». « Culot » peut-être aussi ?

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    On quitte Mzuzu vers 15 heures pour 50km de vélo avant de rejoindre Nkhata Bay 900 mètres plus bas. Toujours aussi peu de véhicules sur les routes et de nombreux piétons. On est surpris par une pancarte : « stop killing albinos ». Il existe ici un véritable trafic. Des amulettes en ossement d’albinos favoriseraient la prospérité. Ces croyances sont telles qu’un homme a été capable de tuer sa nièce pour vendre ses ossements.

    A Nkhata Bay, il n’y a qu’une adresse digne de ce nom d’après le Lonely Planet : Butterfly Lodge. L’endroit est charmant construit à flanc de colline au bord du lac, et pour un prix très raisonnable on peut poser notre tente. On réalise par contre assez vite que ce n’est pas idéal pour camper. Le seul emplacement est dans le passage, il y a pas mal de jeunes bourrés, qui viennent trop souvent s’assoir à côté de nous. On craint un peu pour la tente que ces types se prennent les pieds dans les suspentes et s’affalent. Au moment d’aller se coucher, on constate que nos chaussures ont disparu. Le gardien nous en ramène une paire mais celle d’Anaïs sont introuvables. Dégoutés. C’est sûr, au matin on bouge d’ici.

    Juste à côté se trouve le Mayoka Village. Pour 10 dollars on nous propose un endroit parfait pour la tente, au ras de l’eau, ombragé par une petite tonnelle. C’est vraiment beau, l’eau de la douche est chaude et il y a du wifi (notre première fois dans le pays). En plus on découvre que l’établissement met à disposition des palmes-masques-tubas, des canoés, des Stand-Up Paddles, etc.

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    Vers 16h, il est temps d’aller commander une bière. Lorsque le patron, Gary, découvre qu’on voyage en vélo il insiste pour nous donner un chalet, pour le même prix que le camping.

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    On va rester un moment du coup. D’autant que le chef cuistot connait son métier et que le barman se défend bien avec ses cocktails.

    On a beau être dans un des endroits les plus touristiques du pays, au marché, ça se résume assez vite à la tomate.

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    Après 4 jours il est grand temps de reprendre la route. L’itinéraire ne devrait pas poser trop de difficultés jusqu’à Nkhotakota puisqu’on doit suivre le lac sur un peu moins de 200 kilomètres.

    La route serpente au milieu des plantations de caoutchouc. Des vendeurs attendent sur les bords avec des ballons qu’ils ont fabriqué probablement en piquant la matière première autour d’eux (des panneaux invitent les automobilistes à ne pas acheter de produits fait à partir de caoutchouc volé).

    317 “how are you”, 112 “where to”, 471 “good morning” et 846 “give me money” plus tard, on entre dans notre refuge pour la nuit. Un lodge au bord de la plage mais à 6 dollars par personne pour le camping. On commence à s’embourgeoiser dangereusement.

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    Il y a toujours autant d’enfants sur le bord des routes. Beaucoup se sont construit des voitures ou des camions avec des bouteilles en plastique ou du fil de fer.

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    Nous n’avons jamais vu autant de panneaux de projets financés par des organismes internationaux sur le bord des routes que dans ce pays : programmes de diversification de revenus, protection des sols, permaculture, etc. Tout est très beau en apparence, mais un jeune allemand qui travaille sur ces projets nous fait part de ces observations. La permaculture est un système complexe qui ne peut être appréhendé qu’avec des connaissances de bases que la quasi-totalité des paysans est loin d’avoir. Il nous avoue que ces derniers touchent des aides en participant au projet et se remettent à faire du conventionnel une fois l’ONG partie.

    On est tiré de nos réflexions lorsqu’on remarque un homme noir, torse nu, sac à dos n’ayant pas vraiment l’air d’un local. Il est américain et a pour objectif d’atteindre le Kilimandjaro. Il a quitté Capetown il y a plus de 9 mois. « 274 days » comme il dit. Et nous qui pensions que certaines de nos journées étaient longues. On repart, dubitatif.

    On arrive à Dwangwa fatigués après plus de 80km et un mauvais vent. On suit la première pancarte nous indiquant une guesthouse. L’endroit, un peu en contrebas de la piste, est assailli par une marée humaine. On entend de la musique, quelques « happy-few » déambulent dans les jardins et c’est l’hystérie lorsque des personnes entrent ou sortent par le grand portail. Anaïs part se renseigner et révèle notre position : Nico est enseveli en quelques secondes par des enfants.

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    A l’intérieur c’est un mariage, et le patron nous assure qu’à 18h30 tout sera terminé. Après une petite douche on va jeter un œil aux festivités. La musique est catastrophique. Chaque morceau est coupé toutes les 4 à 5 secondes par des bruitages en tout genre, ambiance fête foraine. En arc de cercle face à l’estrade, une foule observe le spectacle. On ne les sent pas plus impliqués que nous. Ils ressemblent davantage à des curieux qu’à des proches. Entre la foule et l’estrade, des personnes mieux habillées participent aux festivités. Au milieu du cercle, le couple de mariés danse à côté d’une speakerine. On dirait une animatrice de supermarché. Autour des mariés, on danse en lançant des billets de banque. D’autres personnes les ramassent pour les mettre dans des paniers. Entre les « shows », des cadeaux, comme des matelas, sont montés sur l’estrade. Un vrai téléthon où la populace est invitée à voir comme les acteurs sont riches et beaux à défaut d’être généreux (personne ne boit ni ne mange mais ils peuvent regarder le gros gâteau sur l’estrade).

    Encore une journée de vélo pour arriver à Nkhotakota où l’on se décide à poursuivre la route vers la Zambie en transport.

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    On comprend vite que l’on va devoir faire un détour par la capitale car presqu’aucun véhicule ne semble vouloir couper au plus court par Kasungu qui est pourtant un axe majeur.

    On trouve un camion après 1 heure d’attente. La combine est bien rodée. Le routier sait qu’il peut charger des personnes et des marchandises en plus de sa cargaison. Et c’est le moyen de se faire une véritable fortune (plus ou moins 2/3 du prix du minibus sans aucune charge ni travail supplémentaire, en plus de son salaire : pas mal !).

    On va mettre plus de 8 heures pour faire les 200 kilomètres qui nous séparent de Lilongwe. Vitesse de croisière en côte : 5km/h. Et ça grimpe. Longtemps. Pas de miracles à espérer en descente pour remonter la vitesse moyenne compte tenu du poids de la remorque et l’âge avancé du tracteur (900 000km au compteur).

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    On est 5 dans la cabine avec le chauffeur, et on n’est pas trop sûr des chiffres côté remorque : des gens montent et descendent souvent.

    Dernier trajet en minibus pour la frontière. Plus possible cette fois d’accrocher les vélos dehors nous dit le chauffeur. La police interdit. On doit payer pour les places qu’occupent nos vélos et la négociation est rude.

    La première prune ne se fait pas attendre, 10 minutes seulement après le départ. Le conducteur n’est pas plus énervé que les passagers ne portent d’attention à cette routine. Il paie et on repart.

    On fait les derniers kilomètres en vélo vers la frontière Zambienne. Entre deux « give me money » on repense chacun de notre côté à ces 2 semaines passées dans une autre dimension.

2 Responsesso far.

  1. Valque dit :

    Encore merci pour ce partage car il est vraiment très difficile de s’imaginer la vie de ces gens. Il va vous falloir beaucoup de temps pour nous faire une synthèse de ce riche parcours depuis votre départ.

  2. Marc dit :

    Ben alors ?
    Vous en êtes où ?
    Je suis peut-être un peu à la rue, mais si vous y êtes encore… un seul mot, profitez… le retour est… différent !

    COntent de vous lire en tout cas !

    A bientôt !

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