• Namibie

    Windhoek, 15 aout, 8h du matin. Il ne fait pas très chaud et après 21 heures de bus, on n’est pas très frais. On tourne un peu avant de trouver une guesthouse et pour 200 dollars namibiens, soit environ 13EUR, on peut planter la tente dans un coin de la cour.

    Une bonne partie des clients voyage en tours organisés à bord de poids lourds aménagés en bus. Certains circuits se font sur plusieurs mois et les clients enchainent les parcs et les sites touristiques. Contrairement à nous, ils ne sont pas vraiment effrayés par le prix de la chambre.

    La mission du jour c’est de trouver un magasin de vélo digne de ce nom pour changer la chaine et la cassette de Nico qui ont déjà plus de 10 000km. Il n’est pas super confiant à l’idée de devoir affronter le désert avec une chaine qui a déjà cassé et avec plus de 4 vitesses qui sautent.

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    Le jeu de piste prend fin chez Cycle Wholesale, après 3 tentatives infructueuses auprès d’autres bikeshops. Ils ont les pièces mais pas de mécano. On doit revenir demain matin.

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    On profite de l’après-midi pour travailler sur notre itinéraire. Le problème majeur pour ces prochains jours sera le ravitaillement en eau et en nourriture. Ce que l’on pensait être des villes sur la carte peut se résumer à un ranch ou 2-3 maisons. Une station-service avec une supérette dans le meilleur des cas.

    La Namibie c’est presque une fois et demi la France et seulement 2,5 millions d’habitants répartis en très grande majorité au nord. Au sud de la capitale (300 000 habitants), c’est le désert jusqu’en Afrique du sud. 800km, si l’on suit la route principale jusqu’à la frontière.

    Et comme il y a peu de monde dans ce pays, les infrastructures sont souvent succinctes:

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    On prend le départ au matin du 17 aout. Petit vent favorable, piste asphaltée et premier groupe de babouins en sortant de la ville.

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     On l’impression d’avoir quitté la civilisation brusquement. C’est le désert, d’un seul coup. Et plus d’asphalte.

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    La sensation est un peu effrayante. On n’avance plus très vite. Notre vélo nous semble démesurément lourd avec nos 12 Litres d’eau chacun et plein de vivres.

    La piste se dégrade au fur et à mesure. Elle devient plus molle et plus caillouteuse. Les roues chassent.

    Heureusement, le spectacle est suffisamment saisissant pour nous distraire. On est à l’affut d’animaux : phacochères, springboks et autres antilopes de toutes les tailles.

    Le code de la route veut que l’on conduise à gauche en Namibie, comme dans les autres pays d’Afrique que l’on a traversé, mais on est pragmatique : on roule là où la piste est la plus praticable. Droite, gauche, centre, zigzag, ou encore côté vent lorsqu’un véhicule arrive pour ne pas être recouvert de poussière.

    Le gros avantage de la région c’est la facilité pour le bivouac : juste au bord de la route (du bon côté en fonction du vent). On fête notre retour à la « vie sauvage » avec un feu. Le premier depuis le début du voyage. Il y a bien longtemps que l’on ne s’était pas senti aussi isolés.

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    Le lever de soleil est aussi spectaculaire que le coucher. Tonalités rouge orange et rose sur ciel bleu sans nuage. On est encore à 1700 mètres d’altitude et on ne devrait pas trop grimper. Autour de nous ce sont de grands espaces, une piste moyenne, peu de voitures et beaucoup d’animaux.

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    On évolue plus lentement que ce qu’on prévoyait et ça nous inquiète un peu car si le terrain n’est pas facile on sait que plusieurs sections seront bien plus exigeantes. On était parti tard le premier jour et on n’est pas parvenu à rattraper notre retard. Au moment d’aller se coucher on repère des yeux brillants dans le faisceau de la frontale. Un renard.

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    On est réveillé par le tonnerre et on l’impression que des paparazzis mitraillent la tente. A l’extérieur, les éclairs illuminent un ciel gris. Pas une goutte d’eau ne tombe.

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    La veille un vététiste nous expliquait qu’il n’a pas plu depuis 2 ans et que normalement l’endroit est tout vert en cette saison. Faut vraiment se projeter car ce n’est pas évident de s’imaginer.

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    Vers 10h on arrive enfin à Nauchas on fait le plein d’eau au poste de Police. Un tuyau d’arrosage inonde en permanence un carré de pelouse avec de l’eau pompée des nappes phréatiques par des moulins à vents.

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    Sur les conseils de locaux on prend la route du Spreeshoogte pass. La plupart des 4×4 qu’on croise nous salue et parfois s’arrête pour nous encourager ou nous prendre en photo. Alors qu’on s’apprête à attaquer une belle descente, un 4×4 s’arrête loin devant et le conducteur descend, appareil photo et téléobjectif en main. On se lance en veillant à avoir l’air de vrais aventuriers. Tellement convaincu d’être le seul centre d’intérêt on en oublie de regarder autour de nous alors qu’on frôle un troupeau de zèbres abrités dans un renfoncement rocheux. La vue de vélos sème la panique dans le troupeau. Les animaux hennissent et tentent de fuir mais les abords de la route sont clôturés et les animaux les plus apeurés se prennent dans les barbelés, se coincent ou chutent. Triste spectacle.

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    Après une grimpette démente on arrive au Pass. On est bouche bée.

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    On n’avait aucune idée de ce que nous allions découvrir. En face de nous une étendue infinie, clairsemée de montagnes. On regrette que le voile brumeux persistant nous empêche de faire de belles photos.

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    Encore quelques minutes à profiter du spectacle et on attaque l’impressionnante descente. La plus raide que l’on ait rencontrée depuis le début du voyage. Tellement raide que la piste a été pavée pour que les véhicules puissent circuler et la route est interdite aux camions et aux 4×4 avec remorques.

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    Depuis notre départ de Windhoek (prononcez « windouk ») les abords de la route sont clôturés. Réserves de chasses, fermes d’élevages (extensif) ou « terrains non-exploités ». Les animaux, sauf les zèbres stressés, ne semblent pas gênés outre mesure. Les antilopes sautent les clôtures, les renards passent dessous et les phacochères les défoncent (en tentant de passer en dessous).

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    Les autres propriétaires sont les lodges et ce soir la route coupe la propriété d’un de ces établissements. Un panneau indique qu’il est interdit de camper par ici. On doit attendre d’avoir quitté la zone pour pouvoir planter la tente. Et c’est long ! 1 kilomètre après notre premier (gros) scorpion on s’installe enfin. Exténués. Le soleil vient de disparaitre et le vent rend la douche glaciale. Le mot « douche » signifie ici 1 bidon et demi d’eau chacun avec gant de toilette.

    La nuit tombée les geckos commencent à chanter. Des centaines et des centaines de ces lézards font un bruit pas possible.

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    Direction Solitaire, pour notre premier ravitaillement. Les derniers kilomètres se font sur un axe majeur mais nos espoirs d’une piste meilleure s’évaporent rapidement. Une couche plus ou moins fine de sable fin recouvre le sol.  On roule au centre dans la trace laissée par la « déneigeuse-à-sable ». Les 4×4 et camions de touristes roulent à plus de 100km/heure et lèvent une poussière infernale.

    Solitaire. Enfin. 2 lodges, 1 station-service-supérette et une boulangerie. Pas un légume ou autre nourriture saine mais des chips et des sodas. Dommage.

    Le lendemain, en fin de matinée, on atteint enfin Sossusvlei. Epuisés après des kilomètres de piste molle et caillouteuse. Les poignets ont souffert et les fesses sont douloureuses. Le désert pèse de plus en plus lourd sur le moral.

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    Le vent a forcit en début d’après-midi et nous fait pratiquement face. Devant nous, pas loin de 20km de ligne droite.

    Depuis quelques jours, on a découvert un nouvel habitant du désert. L’oryx. Une belle antilope, aux longues cornes bien droites. Et dans des moments comme celui-là, on est bien content d’en apercevoir de temps à autre.

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    Le vent est tellement fort qu’il est impossible de planter la tente. On s’allonge par terre en attendant que le vent tombe comme chaque soir vers 19h-20h. Mais pas ce soir. Après 2h d’attente on décide de monter tout de même notre abri, malgré le risque pour la structure. Aucune des sardines (plantées dans le sable) ne résiste. On utilise les vélos et les sacoches pour « l’amarrage ».

    Le vent  n’est pas tombé de la nuit et le matin suivant il est encore plus fort que la veille. La piste nous semble encore plus molle. On pousse le vélo ou parfois on pédale pour varier l’effort. En 2 heures on n’a pas fait 7 kilomètres.

    Impossible de poursuivre sur l’itinéraire initialement prévu. Vu la vitesse à laquelle on se déplace, nous n’aurions jamais assez d’eau ni de nourriture pour arriver au prochain ravitaillement. La décision est difficile à prendre malgré tout. On s’est déjà engagé sur cette route depuis la veille. Et on va rater des lieux qui nous tenaient à cœur.

    On attend sur le bord de la route qu’un véhicule nous prenne en stop. Inutile de s’épuiser davantage.

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    Au bout de 3 heures c’est un camion frigorifique qui s’arrête enfin. On charge nos vélos à l’arrière et on prend place dans la cabine. On a l’impression de voler au-dessus du sable tel un aéroglisseur. Sans bruit, sans secousse, sans effort, on fait en quelques minutes la quinzaine de kilomètres qui nous ramène sur la route principale.

    Encore une heure et demie d’efforts avant de jeter une nouvelle fois l’éponge. A peine 10 kilomètres. On décide d’attendre encore sous un arbre qu’un véhicule accepte de nous prendre.

    Là encore nous attendrons 3 heures avant qu’un livreur accepte de charger nos vélos dans son pick-up. C’est parti pour 120 kilomètres de piste façon Paris-Dakar. Notre pilote pressé a pris un carton la veille et la vitre passager a explosé. Mais ce n’est rien en à côté du châssis tordu.

    On fait une escale dans une réserve de chasse pour qu’il y dépose une valise et on grimpe sur les hauts plateaux. La végétation est uniforme. Des arbustes de moins d’un mètre de haut à perte de vue. C’est plat. Il n’y a rien ni personne. Ou presque. Comme une apparition, on croise une charrette tirée par 2 ânes avec 4 hommes aux looks improbables. Et puis plus rien.

    Notre chauffeur nous laisse au croisement avec la route C14. Comme il fait déjà nuit, on plante la tente ici.

    Au petit matin, on manque de se faire renverser par un phacochère.  Mais le moral est remonté en flèche. Le vent a tourné pendant la nuit et la piste est impeccable.

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    On avale pas loin de 110km dans la journée.

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    On plante la tente dans le camping/hôtel d’Helmeringhausen pour profiter d’une vraie douche (qu’on exploite au maximum : vaisselle, lessive…).

    Encore une grosse journée de vélo le lendemain. La piste est toujours aussi bonne et même en étant parti vers midi seulement, on parcourt plus de 95km avant de bivouaquer sur le bord de la route.

    On retrouve le bitume en arrivant à Bethanie. Ville fortement peuplée par rapport à l’activité économique apparente : 2 épiceries, 1 station-service, 1 café et un « liquor store » tenus par des blancs. Les employés sont noirs. Comme les hommes qui s’occupent de l’entretien des bas-côtés de la route, interminable ligne droite sans un coin d’ombre. Mais que peuvent bien faire les autres habitants par ici?

    Les stimulations sont rares. On se lance des devinettes pour essayer de faire passer le temps. Plus que le rechargement des batteries, le repas permet de faire autre chose.

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    Si le coucher de soleil est chaque soir un spectacle superbe, on a de la chance ce matin puisque le soleil se lève dans un canyon face à nous. C’est incontestablement les 2 meilleurs moments de la journée. Les couleurs sont magnifiques et la température idéale.

    On espérait pouvoir se ravitailler à Seeheim : notre carte mentionnait les symboles « station-service »-« superette »-« hôtel »-« camping ». La station-service c’est un gros bidon de diesel de 1000L. Juste du diesel. Pour l’essence, le propriétaire nous dit qu’il faut aller un peu plus loin. 80km. La supérette est encore plus « limitée » que la station-service. Mauvaise nouvelle.

    La deuxième mauvaise nouvelle c’est l’état de la piste. Dégueulasse. Caillouteuse, et sableuse quand il n’y a pas en plus l’horrible tôle ondulée. On s’interroge vraiment sur la suite puisqu’on est censés suivre cette piste pendant 80km. Alors qu’on pousse les vélos depuis pas loin de 2km déjà, on arrête des motards enduros. Ils nous disent que les choses s’améliorent dans 20-25km. On hésite. A ce rythme ça va nous prendre la journée. Et si c’est pas beaucoup mieux après on n’aura plus rien à manger et on sera obligé de demander de l’eau à des 4×4.   

    Nico a repéré que derrière la voie ferrée, le sable semble plus dur. On alterne pédalage et poussage pendant  2 heures.

    On fait la pause déjeuner sous le seul arbre des environs en prenant bien soin de laisser les vélos à une distance raisonnable puisqu’il s’agit d’un acacia et que le sol est recouvert d’aiguilles.

    On fait les fonds de sacoche et on sort une boite de foie gras qu’on gardait pour les grandes occasions.

     A-t-on pris la bonne décision ? Cette question nous obsède. Plus on avance, plus il est difficile de renoncer. Et puis on a déjà fait demi-tour il y a quelques jours. On ne peut pas tout rater.

    Les choses s’améliorent en milieu d’après-midi et la route devient très bonne en arrivant à une intersection. On comprend qu’on n’avait pas pris la bonne route. Nos cartes étaient fausses. Un peu dur à encaisser mais au moins la suite s’annonce bien.

    On atteint Hobas le lendemain en milieu d’après-midi. Par chance les animaux sont nombreux surtout depuis le virage à droite en milieu de matinée (la route était tellement droite, qu’on n’avait pas tourné depuis la veille!).

    On plante la tente au camping et on grimpe la piste vers le Fish River Canyon. L’ascension nous prend plus de temps que prévu et on arrive un peu tard. On aurait aimé profité du site plus longtemps. C’est grandiose.

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    On nous avait parlé d’une belle étape le lendemain et en effet. C’est varié et éprouvant. On voit toujours quelques oryx de temps en temps.

    La région est plus touristique que les jours précédents et on croise un peu plus de 4×4 aménagés.

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    On trouve un bivouac avec une vue superbe. On repère notamment la grande côte en ligne droite qui nous attend demain matin.

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    Quelle lumière! Quel spectacle! Une de nos plus belles journées de vélo.

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    A force de descendre en altitude, la chaleur devient de plus en plus problématique. Il fait plus de 40°C.  La dernière heure est vraiment difficile avant d’atteindre Aussenkehr. Les immenses étendues vertes face à nous sont des exploitations de vignes au milieu du désert. L’eau est puisée directement dans le fleuve Orange et alimente un système d’irrigation démesuré.

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    Les milliers de travailleurs saisonniers noirs sont logés dans des cabanes en bois. Des latrines sont improvisées çà et là. L’odeur est nauséabonde.

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    Des camions viennent charger les travailleurs devant le supermarché tout neuf où ils viennent dépenser leurs maigres revenus.

    La route devient asphaltée en s’approchant des exploitations, mais le gouvernement n’a pas jugé utile de continuer à goudronner jusqu’au lieu de vie de milliers de travailleurs.

    On n’avait encore jamais eu un tel sentiment d’exploitation d’êtres humains depuis qu’on est en Afrique.

    La frontière avec le pays de l’apartheid n’est plus qu’à quelques kilomètres.

     

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